SEPTEMBRE 2014

 

Adrian et Rosalie

Adrian colo  Rosalie 4

Le 6 septembre 2014, sur la place Jaurès à Castres, le 8e RPIMa a commémoré le départ pour ce qui va devenir "la Grande  guerre" du 9e RAC et du 19e Dragons. Ces deux régiments tenaient garnison à Castres. Le Régiment d'Artillerie de Campagne était au quartier Lardaillé et les Dragons au quartier Villegoudou.

Ils seront tous deux, aussitôt  engagés dans les combats d'Alsace et de Lorraine, c'est là que les premiers tarnais trouveront la mort.

A ce moment ni Adrian, ni Rosalie n'étaient avec eux. Mais qui sont-ils ?

Pas le Tristan et l'Yseult de la ligne bleue des Vosges.

Pas le Paul et la Virginie de la course à la mer.

C'est Rosalie qui est partie la première à la guerre. Elle a pris le train à Albi avec le 15e RI pour Morhange en Lorraine.

Rosalie n'est pas une personne, Rosalie est la baïonnette modèle 1886 du fusil Lebel qui équipait l'infanterie française. Les artilleurs et les cavaliers n'en avaient pas.

Elle ne va pas être appelée Rosalie en 1914 mais en 1915 grâce à une chanson composée par Theodore Botrel, le chansonnier auteur  de la "Paimpolaise".

Nom qui sera retenu par les civils mais pas par les poilus qui trouvaient incongru de donner un nom féminin à une arme, même blanche. Une appellation de planqué disaient-ils. Eux préféraient la "fourchette", le "cure-dent " ou la "tue-boches".

Dans le règlement, la baïonnette est: " L'arme suprême du fantassin. Elle joue le rôle décisif dans l'abordage vers lequel doit tendre résolument tout mouvement offensif et qui, seul permet de mettre définitivement l'adversaire hors de cause."

En 1914, la doctrine militaire française est dynamique . Tout est dans le mouvement et l'offensive, l'offensive, rien que l'offensive. Le soldat français pratique la manœuvre en terrain libre et l'assaut à la baïonnette. Dans le manuel de 1913 (124 pages), le fantassin lit  que "seul le mouvement vers l'avant est irrésistible et procure le succès."  Il apprend à se protéger des tirs ennemis en s'abritant derrière des obstacles naturels, arbres, mouvements du terrain, murs, amas de pierres voire son sac à dos.. Il est toutefois incité à utiliser sa pelle en cas d'arrêt provisoire, mais les 18  croquis présentés montrent une profondeur de trou individuel n'excédant pas 60 cm au plus profond pour adopter la position du tireur semi couché ou à genoux !

Il ne s'agit pas de s'enterrer, il s'agit d'avancer.

  Dans le manuel du fantassin allemand de 1906 ( 105 pages), il y a 75 croquis d'organisation du terrain allant du trou individuel comme celui des Français jusqu'à la tranchée de 1,80 m avec remblai, abris souterrains divers et positions d'armes collectives, mitrailleuses et canon légers. Les Allemands avaient admis qu'en plus de l'offensive il fallait savoir s'enterrer.

 Mais revenons à Rosalie qui est jolie comme le dit la chanson. C'est donc la baïonnette de notre infanterie,  elle possède une particularité unique, sa lame est cruciforme comme l'interdit une des premières Conventions de Genève. C'est en vérité une épée-baïonnette qui mesure 52 cm. Elle est entièrement métallique, elle possède un quillon recourbé vers l'avant. Conçue en 1886, elle est prévue pour se placer sous le canon du fusil ce qui était une nouveauté pour l'époque.

Elle se loge dans un fourreau cylindro-conique lui aussi en métal, accroché au ceinturon au moyen d'un grand triangle de cuir.

Pour la parade, fusil et baïonnette font de l'effet, le soldat porte une arme de 1,82 m et lorsqu'il défile, la pointe de la Rosalie semble toucher les nuages.

L'idée d'un tel accessoire est bonne, car un bataillon de 1100 hommes qui, au pas de charge, coude à coude monte à l'ennemi, présente un mur de pointes acérées impressionnant qui rappelle les sarisses des phalanges macédoniennes. D'en face le panorama doit faire peur, tout cet acier brillant approchant au son lourd des godillots à clous qui battent le sol sur un fond d'uniformes bleu et rouge.

C'est vrai, en 14 les Français sont hauts en couleurs.

L'idée est bonne mais sans les mitrailleuses allemandes qui faisaient planter des centaines de Rosalies avant qu'elles ne parviennent à sauter dans la tranchée teutonne...Quand il restait assez d'hommes pour y parvenir.

Là aussi lorsque notre brave poilu se retrouvait entre deux parois de terre, son Lebel avec baïonnette devenait un handicap certain, trop long dans un espace trop étroit. Il a vite préféré la pelle aiguisée, le poignard ou le pistolet.

Autre surprise, le fourreau rigide qui gêne tous les mouvements, , se coince dans les jambes quand le soldat coure ou rampe et, de nuit, sonne comme un grelot contre le moindre caillou.

Cet ordre terrible: "Baïonnette au canon" faisait frémir les plus endurcis car ils savaient ses défauts. Elle pouvait se décrocher lors du tir, son quillon se coincer dans les barbelés ou la lame se casser  dans le corps de l'ennemi transpercé. Le règlement disait de faire un quart de tour à gauche au fusil pour mieux la retirer mais la plupart du temps il fallait s'aider du pied.

Rosalie c'est donc bon pour la chanson, pour le défilé, pour les photos mais pas trop pour le corps-à-corps.

 Si en 1915 cette arme devient la Rosalie, 1915 est aussi l'année de naissance d'Adrian. En fait le sous-intendant Louis Adrian voit le jour en 1859  mais c'est lui qui commande aux industriels un casque pour les militaires. Adrian vous avez compris, c'est le nom que l'on donna au casque des poilus. Il arrive "en têtes" en septembre 1915. En vérité le concepteur, à Paris, s'appelle Louis Kuhn. Hélas pour lui l'Histoire ne l'a pas retenu.

Curieux ce casque qui apparait dans la guerre plus d'un an après son déclenchement.

Curieux aussi que dans l'Antiquité les fantassins avaient un casque, qu'au moyen-âge, la piétaille avait un casque et lorsque l'artillerie prend de l'ampleur dans le monde militaire , l'infanterie se retrouve sans casque ?

En 1914, l'infanterie française porte un képi mou rouge qui heureusement ne va pas durer longtemps et va être remplacé par un képi en drap bleu clair mais encore mou.

On peut ici souligner cet anachronisme sur les uniformes. Pour les français, un képi mou, une capote bleue à deux rangées de boutons dorés, quasiment  inchangée depuis le second empire. Un pantalon rouge garance qui date de 1867 et aux pieds toutefois, des brodequins et des guêtres plus récents (1913) mais de modèles disparates.

En face, chez Guillaume II, le fantassin porte des demi-bottes, une tenue "feldgrau", entendez par là, gris de campagne et un casque à pointe en cuir entoilé. Le casque en cuir ce n'est pas la panacée mais c'est un casque !

 Chez nous, dans le premier semestre de la guerre, les médecins relèvent un taux de 77% de blessures crâniennes. Ce qui pousse le commandement, en février 1915 à faire distribuer aux fantassins des cervelières. On en a fabriqué 700 000 sur proposition du sous-intendant Adrian, décidément un homme de tête !

La cervelière c'est simplement une calotte de métal qui couvre le haut du crâne et qui se maintient uniquement avec le képi qu'il faut enfoncer un peu plus. Autant dire que ça ne convient à personne, la cervelière glisse en marchant, tombe en courant et procure des maux de têtes. Certains la posent sur le képi, d'autres utilisent une ficelle comme jugulaire. Bref c'est inefficace et l'objet est vite transformé en ustensile de cuisine ou en récipient à munitions lorsqu'il n'est pas purement et simplement abandonné.

 Entre temps l'idée d'un casque fait son chemin et l'on s'adresse aux industriels. Louis Kuhn, chef d'atelier des Etablissements Japy Frères va alors s'inspirer de la "bourguignotte" du XVe siècle qui n'était ni plus ni moins qu'un véritable casque.

Naît alors notre fameux casque Adrian qui va être généralisé dès septembre 1915 en même temps que la nouvelle tenue bleue horizon.

 Il est composé de 5 parties assemblées avec des rivets: la bombe, la visière, la nuquière, le cimier et la coiffe intérieure en cuir d'une seule pièce en forme de 7 dents de loup reliées par une cordelette. Il est peint en bleu horizon d'une épaisseur de 0,7 mm  pour un poids allant de 670 à 750 grammes. Il se présente sous trois tailles différentes.

Etrangement, la première peinture utilisée est brillante et il faut alors vite envoyer du bleu mat sur le front pour réparer la bévue.

Il va se fabriquer plus de 3 millions d'exemplaires pour l'armée française mais 15 millions vont sortir des usines pour la Belgique, la Roumanie, la Russie, la Serbie, la Grèce, l'Italie, la Yougoslavie et même la Thaïlande !

Sur la version française on trouve sur le front de ce casque plusieurs insignes représentatifs des différentes armes. L'infanterie, par exemple  avait une grenade, l'artillerie des canons croisés et les troupes coloniales, une ancre sous la grenade.

Les généraux y ajoutaient leurs étoiles et certains officiers le nombre de barrettes correspondant à leur grade. Bien sur il y eut des fantaisies et beaucoup de casques étaient personnalisés.

Lorsque tous les poilus en furent dotés, les blessures à la tête chutèrent à 22 %.

 De leur coté les Allemands ont aussi remplacé leur casque à pointe, en 1916, par le "stahlhelm" (casque d'acier) en fer forgé avec cette forme caractéristique que l'on retrouvera lors de la seconde guerre quelque peu modifiée toutefois. Le modèle 1916 pèse 1.3 kg pour une épaisseur de 1.2 mm un peu moins du double que l'Adrian. Sa particularité est d'avoir de chaque cotés deux courts  cylindres soudés. Ils étaient destinés, lorsque le "landser" était sentinelle au bord de la tranchée, à accrocher une plaque d'acier de 6 mm pesant 2.3 kg pour protéger la partie frontale contre un tir à balle.

Les Français ne mirent pas longtemps à trouver une expression qui fera un long chemin ; "casque à boulons"...

 Aujourd'hui le casque moderne, dans de nombreuses armées occidentales s'est inspiré de la forme générale du modèle allemand avec un garde nuque marqué.  Le concepteur du "stahlelm" de 1916, le docteur Friedrich Schwerd était loin d'imaginer que son idée allait s'inscrire sur deux siècles !

 Que sont devenus Adrian et Rosalie ?

Rosalie est à la retraite, elle s'est retirée dans les musées et chez les passionnés d'histoire qui s'habillent encore "comme en 14". Des milliers de ses congénères sont toujours dans la terre d'Alsace, de la Somme ou de la Champagne, on en trouve quelquefois en retournant la terre, témoins rouillés du premier cataclysme de l'Europe.

 Adian est toujours en service et se montre lors des défilés ou des cérémonies en brillant de tout son chrome sur la tête des sapeurs-pompiers qui l'ont gardé comme casque de traditions.

Il rêve parfois Adrian en pensant à ses homologues militaires, lui qui est toujours vivant. Il se met à imaginer: "Et si le sous-intendant n'avait eu à faire fabriquer ces casques que pour équiper des milliers de pompiers, la face du monde aurait été changée, un peu comme disait Pascal, si le nez de Cléopâtre avait été plus court..."

Mais on ne refait pas l'histoire,ce n'est qu'un rêve.

 

                                                                                              Major (r) Jacques ANTOINE        

                                         

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