Noël de guerre

Belgique ardennes allemand decembre1944 1 Thi9opbett 1

 

1944 dans les Ardennes belges, en début de soirée une patrouille de cinq américains est perdue. Elle erre dans une immense zone forestière, de clairières en clairières, en évitant hameaux et villages. La nuit est d’encre ce 24 décembre et les hommes avancent péniblement dans 50 cm de neige. Il souffle un vent glacial et le sergent qui commande  ne sait plus où sont les lignes amies. Vers 20h00 les américains se heurtent presque à une maison blottie contre une lisière au pied d’une colline hérissée d’immenses sapins. Ils sont mouillés, gelés, inquiets. Le sergent contourne la bâtisse, s’approche d’une fenêtre, écarte le volet à peine fermé et voit une faible lueur vacillante à travers la vitre rendue opaque par le givre. Il trouve la porte et frappe quelques coups  avec le poing. Les autres sont derrières lui transis, ils ne braquent même pas leurs armes.

Un bruit, des pas, le battant s’ouvre sur une jeune femme  tenant une lampe à pétrole. Quelques mots s’échangent, elle parle un peu l’anglais, sa surprise est totale mais elle comprend vite la situation et fait entrer les soldats. Au fond du couloir il y a la cuisine, une cheminée éclaire la pièce, deux enfants sont à table avec un vieil homme. 

Longtemps après la guerre, un des garçons, a raconté cette histoire  à des journalistes. Sa mère professeur à Bastogne s’était réfugiée chez son père avec ses deux enfants pour fuir la zone des combats. Il avait été fasciné du haut de ses dix ans par ces cinq américains immensément grands. Ils s’étaient débarrassés de leurs parkas, de leurs casques et de leurs armes que sa mère avait fait mettre dans le couloir. Ils avaient sorti quelques vivres de leurs sacs, du chocolat, des boites de conserves en métal verdâtre, des bonbons. Une soupe leur avait été servie, tout le monde parlait à voix basse, des sourires s’échangeaient, il faisait bon dans la chaleur de cette modeste cuisine.

Soudain tous sursautent, trois coups sourds viennent d’ébranler la porte. La mère se lève lentement, prends la lampe et sort de la pièce. Tout le monde reste figé. Le petit garçon se souvient parfaitement de cette scène,  comme un arrêt sur image avait-il dit aux journalistes.

Des voix se font entendre, les minutes passent, puis des bruits de bottes dans le couloir, sa mère qui parle, ferme et douce à la fois, encore des bruits comme des objets lourds que l’on pose au sol.

Toutes les têtes sont tournées vers la porte, la jeune femme entre le bras tendu vers les américains, la main ouverte, elle leur dit de ne pas bouger. Derrière elle un soldat mal rasé, casqué en tenue camouflée s’avance, suivi de deux autres, presque timidement. Le grand-père se lève lentement le visage livide, la bouche grande ouverte, il tremble. Le premier soldat lui fait alors un geste d’apaisement : « Kamerad, Kamerad ! » dit-il en montrant ses deux mains ouvertes. Les américains tétanisés de surprise ne font pas un geste.

Vingt ans après, le petit garçon de 1944 raconte : « Je n’avais pas compris à l’époque, j’étais ravi de voir ces soldats et même si je comprenais qu’ils n’étaient pas pareils je ne mesurais pas que cette scène était irréelle. Je les ai regardés manger, parler et même rire puis je suis tombé de sommeil. Ma mère, des années après m’a raconté ce que je n’avais pas vu et m’a expliqué qu’elle avait dit aux Allemands qui eux aussi voulaient se réchauffer : «  Ce soir c’est Noël, j’ai des américains chez moi, leurs armes sont rangées, si vous voulez rentrer, vous posez vos fusils sinon vous partez ! » Je ne sais pas pourquoi les Allemands n’ont pas réagit, peut être le ton de ma mère, sa facilité à parler leur langue, peut-être le froid, la fatigue, je ne sais pas. Ces hommes, ennemis entre eux, sont restés toute la nuit m’a-t-elle dit, et se sont endormis sur leurs chaises les uns après les autres, seul les gradés ont discuté, elle faisait l’interprète et leur servait de l’eau de vie que mon grand-père avait été chercher  je ne sais où.

Juste au lever du jour, elle les a fait sortir en leur rendant leurs armes, un Américain  puis un Allemand et ainsi de suite pour ne pas que le premier groupe une fois au complet dehors ait une mauvaise idée.

Le caporal Allemand a montré au sergent Américain la direction à prendre pour rejoindre ses lignes et chacun est reparti d’où il venait. 

Avec le recul ce Noël sans bon repas, sans cadeaux, avec des Américains et des Allemands à la même table dans cette cuisine enfumée et à peine éclairée est toujours le plus beau Noël que j’ai vécu. »

 

                                                                                              Major (r) Jacques ANTOINE

                                                                                              d'après un témoignage tombé dans l'anonymat

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