MARS 2015

 

Antoine ou le glorieux destin d'un dessin

Messina antoine

1Cl Antoine MESSINA de la 16

 

Hanoï, mercredi 28 février 1951, jour de la saint Romain, il est 11 heures. Le général de Lattre de Tassigny, haut-commissaire en Indochine est à son bureau. Un sous-officier lui apporte une pile de parapheurs.

Jusqu'à midi il va signer des dizaines de documents et parmi eux, la note de service n°430/EMIFT /4/1/SC qui ordonne la création de trois unités de parachutistes, les bataillons A, B et C.

Le bataillon "B" est confié au commandement du capitaine de cavalerie Pierre Gautier qui, ironie du sort avait servi au 8e Cuirassiers lors des combats de la Libération. Il  s'installe avec son état-major à la cité Robin, un corps de bâtiments situé entre le théâtre et le fleuve Rouge.

Durant tout le mois de mars vont converger vers la capitale du Tonkin de nombreux petits détachements en provenance des 6 autres bataillons de parachutistes. Ce "bataillon B" prend assez vite le nom de 8e BPC.

parce qu'il se trouve tout simplement être en huitième position de la numérotation.

Quatre compagnies réparties dans la banlieue d'Hanoï se complètent en effectifs, autant avec des Européens que des Asiatiques, Vietnamiens, Laotiens, Cambodgiens et même des jeunes Chinois, fils des anciens de l'armée de Tchang Kaï Check chassés par les armées communistes de Mao.

La 16 est confiée à un lieutenant impétueux et déjà paré de beaux titres de gloire, Emile Gueguen. Cette unité est cantonnée à la Conseillerie, un bâtiment administratif situé lui aussi le long du fleuve.

En avril, le commandant de bataillon souhaite adopter un insigne, car le 8e BPC n'en a pas. Il lance alors un concours dans les compagnies pour sa création.

Au 3e groupe de la 1ière section de la 16, il y a deux GV qui sortent du lot, Guy Malon et Antoine Messina.

Guy Malon vient du 7e BCCP, il y avait accumulé un nombre impressionnant de "conneries", c'était un bagarreur de premier ordre, une grande gueule mais avec le répondant qui va avec. Il était réputé incommandable, il n'en faisait qu'à sa tête. Au combat il n'avait peur de rien et même les balles semblaient l'avoir craint à chaque accrochage . Lorsqu'il arrive au 8e BPC devant le lieutenant Gueguen, son nouveau commandant d'unité, il sait que sa réputation est arrivée avant lui.

Gueguen lui dit: "Malon, ce que tu as fait avant ne m'intéresse pas. Ce qui compte c'est ce que tu vas faire dès maintenant"

Malon qui s'attendait à prendre une rincée est surpris, ce langage lui plait, ce chef lui plait et lui plaira définitivement.

Antoine Messina, lui, est un pied-noir de Tunisie d'une famille de 6 enfants, d'origine italienne. Ses parents étaient forains. Lui aussi, depuis tout jeune, a la parole facile tout autant que le coup de poing pour protéger les plus faibles. C'est un garçon généreux qui n'a peur de rien et rêve toujours de partir loin, conquérir l'inconnu.

En 1943, à la libération de la Tunisie, il a 13 ans et comme tous les gosses, fréquente les soldats américains auprès desquels il découvre le chewing-gum et bien d'autres bonnes choses, jusque là inconnues. Il finit par bien se débrouiller pour parler anglais et à la fin de la guerre, au port de Tunis il est spécialisé dans l'accueil des marins. Il leur facilite la vie, leur donne les bonnes adresses, change les dollars et fait un petit commerce avec eux.

Si bien qu'avec la complicité de certains il embarque un jour en clandestin sur un navire en partance pour les USA.

Heureusement ou malheureusement pour lui, un de ses copains, ayant compris le manège, va prévenir sa mère. Cette dernière se rend au port et fait un tapage tel que les autorités s'empressent de rechercher et de ramener "l'évadé" dans ses jupes.

Antoine ne partira pas chez l'Oncle Sam. Il patientera encore quelques années et s'engagera pour l'Indochine, certainement après avoir vu un belle affiche de recrutement en couleurs.

 Dans les compagnies du 8e BPC, en ce mois de mars 1951, on dessine dur pour remporter le concours.

A la 16, dans le 3e groupe de la 1ière section, on est rassemblé un soir pour réfléchir au problème. Malon, prend une feuille de papier et un crayon, Antoine Messina s'improvise directeur artistique, les autres autour lancent les idées.

Tous tombent d'accord pour commencer par une ancre de marine. "On est coloniaux, on met une ancre" disent ils.

Puis un parachute est évoqué, oui mais comment le mettre ? Derrière l'ancre, devant ?

On le place en corolle déployée, vu de haut ? On le dessine latéralement ? On met quoi au bout ?

Malon essaye un peu tout mais ça fait pauvre dans le graphisme. Le ton monte tout autant que les bières se vident.

Soudain Messina s'écrie: " Stop les gars !". Le silence se fait d'un coup. "Pourquoi on mettrait un parachute, poursuit il, tous les bataillons ont un parachute, on va pas faire comme tous les bataillons ?

"On met quoi alors" : dit Malon, les yeux écarquillés ?

Antoine Messina prend une inspiration, se redresse et dans le silence le plus absolu dit: "On est para, on va donc mettre l'insigne de la brigade para, d'où on vient tous, le Lapin à Gilles !!"

Malon aussitôt le dessine sur l'ancre.

Tout le monde regarde sans rien dire. Au bout de quelques minutes le dessin a pris forme. Malon le tourne vers ses camarades pour qu'ils voient mieux.

"Ouais ça a de la gueule" dit Messina, les autres opinent.

On trouve vite où mettre le chiffre "8", sur le diamant de l'ancre et les lettres "BPC" sur la trabe.

 Le dessin va suivre la voie hiérarchique et quelques semaines après, pendant une opération, le capitaine Gautier croise le caporal Malon et lui dit que le projet retenu pour l'insigne du 8e BPC est celui qu'il a dessiné.

Ainsi grâce au 1CL Antoine Messina, notre insigne de traditions se distingue par son absence de parachute, alors que toutes les unités aéroportées en ont un. Dans l'idée de "pas faire comme les autres" il a, sans le savoir, créé l'image de marque du "8", qui, si on regarde bien son histoire, à rarement fait "comme les autres"

Toutefois, le projet initial présentait un "lapin à Gilles" bleu à ventre blanc mais une erreur d'interprétation chez le fabricant Drago à Paris le fit frapper tout métallique.

En 2001, pour le 50ième anniversaire du "8", l'Amicale le fait éditer comme il aurait du l'être en Indochine, avec des couleurs. Cet insigne n'était pas destiné à être porté mais en 2002, le colonel Jean-Pierre Bosser décide de l'adopter pour le régiment, sans  ne rien demander à personne.

Guy Malon a traversé la guerre d'Indochine puis la guerre d'Algérie sans une égratignure. Il a quitté l'Armée après 17 ans de service. Il a rejoint Saint Michel au début des années 2000.

Antoine Messina, le pied-noir au sang bouillant a été blessé et fait prisonnier lors des combats de Nghia Lo en octobre 1951. C'est en tentant de s'évader malgré son état qu'il fut abattu.

 

                                                                                                          Major (r) Jacques ANTOINE

Malon  Bpc 8rpima 2   

A droite le CPL Guy MALON de la 16                              EN  1951                                                EN 2002

Commentaires (1)

1. Malon Gerard 08/12/2016

Je suis le frère de Guy Malon et je suis extrêmement touché par ce récit et cette photo que je ne connaissais pas.
Je tiens à apporter une rectification, mon frère a été blessé en Indochine par une balle qui est passée de part en part de son buste . Je ne me souviens pas de la date de cette blessure.
Salut !

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