DECEMBRE 2014

 

Un artilleur du "8"

Bauchetsch

Le 26 août 2014 à Cosne sur Loire le colonel Guy Bauchet rejoignait l'archange Saint-Michel. Il avait 87 ans. Il avait terminé sa carrière comme commandant en second du 68e RA.

En avril 1944 à 17 ans ,il rejoint le maquis FFI de la Nièvre et participe aux combats de la Libération. 

Cette période de sa vie lui fait découvrir le métier des armes , il s'engage  quelques années plus tard.

En novembre 1952 il débarque en Indochine, il est artilleur parachutiste.

Début 1953, un bataillon d'infanterie s'équipant en canon de 75 SR demande des intructeurs.

Le MDL Guy Bauchet, avec un petit détachement du 35e RALP,  intègre le 8e Choc du capitaine Tourret.

Il commence à former les fantassins très intéressés  à l'art du canon.  Malheureusement l'avenir des 75 SR est vite compromis, il faut un porteur par obus, c'est trop lourd pour le bataillon.

Le capitaine Tourret abandonne donc ces armes et convoque Guy Bauchet pour le remettre à la disposition de son arme. Croyant faire un heureux, il est étonné par la tête que fait le chef. "Mon capitaine, j'ai toujours voulu faire de l'infanterie, je serais content de rester ici."

La demande est acceptée et le chef artilleur est nommé adjoint dans une section de la 1ière. Toutefois être le second ne lui convient pas, il voudrait avoir une section à lui. Il demande alors à passer le BA 2 à Hanoï.

A son retour, en se présentant au commandant de bataillon, il s'entend dire:" Si tu n'avais pas été faire le con à Hanoï, tu aurais déjà une section !"

Le section Bauchet existera un peu plus tard. Ce plus tard sera Dien Bien Phu toujours à la 1ière, et en matière de combat d'infanterie Guy Bauchet sera servi. Il sera blessé juste à la chute du camp et partira en captivité.

De son aventure au "8" il retient ceci:

"A cette époque, le 8e Choc se caractérisait par un style bien particulier fait d'ardeur, de mordant, de souplesse et d'un zeste d'élégance. Je mesure la chance d'avoir servi dans une unité qui a su se battre sans jamais se salir et dont je suis sorti la foi et l'enthousiasme intacts. De mon baptême du feu, l'image très précise qui me reste est celle des  officiers restant debout sur la diguette.

La leçon a porté à vie ! On dit que les paras s'entre-admirent, c'est vrai. Au "8" il y avait en plus, la rigueur, l'absence de m'as-tu-vuisme. On parle souvent d'esprit de corps ; pour le "8", il s'agissait plutôt  d'une fraternité de corps jamais dévoyée".

Cette fraternité s'illustre bien avec cette anecdote.

"PHU, histoire d'une amitié' 

Dans ma section rassemblant Français, Tonkinois, Chinois du Kuang-Hsi, Annamites, Cochinchinois et Cambodgiens, Phu tenait une place à part.

Bien que son nom, Nguyen van Phu, sa taille petite et frêle, son nez busqué et ses traits anguleux n'aient rien de commun avec les patronymes, les statures athlétiques ni les faces rondes de ses camarades khmers, il s'affirme Cambodgien et est considéré comme tel par eux.

Pareillement à ses coreligionnaires, individualistes forcenés, son engagement dans nos rangs est motivé par une répulsion viscérale à l'égard du Viêt-minh, cet empêcheur de danser en rond. Une idéologie simpliste qu'il formule avec le vocabulaire appris des paras de la coloniale :

« Viêts aujourd'hui, c'est dire pisser debout, demain, c'est dire pisser assis. Moi, c'est dire merde aux Viêts et pisser comme moi c'est vouloir ! "

S'étant attaché à moi dès mon arrivée à la compagnie, il veut tout savoir de ma famille, si ma femme a un grand nez, si mon père possède une grande rizière etc. D'une curiosité inlassable, m'ayant vu à Saïgon aller à l'église, il me demande la permission de m'y accompagner.

" C'est moi vouloir " connaisse " comment c'est " catholiste".

Mis à part la liberté de donner librement à la quête ( "Alors y'en a, c'est moyen pas payer "), je suis stupéfait par l'intelligence avec laquelle il a compris la symbolique des rites liturgiques.

S'étant auto-attribué le rôle de garde du corps, il l'assume sans servilité et sans en attendre d'avantage. Ne se privant pas, à I 'occasion, de me dire sa façon de penser si, pour quelque bêtise, je l'ai engueulé en termes un peu crus.

" Cep, toi, c'est mal parler la bouche, même chose le cul "

En opération, fouineur, il n'a pas son pareil pour dégoter de quoi améliorer l'ordinaire ou découvrir des choses bien cachées. Dans les ruines de Qui Nhon, ayant « trouvé » un petit buste en grès de Bouddha, fruit probable d'un vol à Angkor, il me l'offre.

" C'est bon Dieu pour nous. Cadeau pour toi. C'est porter bonheur pour toi. Toi c'est pas fâché ? Les bons Dieux c'est tous camarades"

Durant la bataille de Diên Biên Phu, s'étant donné mission de me "couvrir", il ne me quitte plus d'une semelle.

Au cours de l'engagement de la compagnie à Ban Hin Lom, en janvier, alors que trop pressé de m'emparer

d'un fanion viêt, je fonce à découvert, c'est mon fidèle caporal qui se montre plus rapide que le bo-doï qui me vise.

" Cep, c'est toi beaucoup con, drapeau viêtminh c'est même chose la merde"

Il est de toutes les sorties et un jour, alors que je suis blessé sans gravité mais sonné  par l'explosion d'un 120, il m'aide à rejoindre le point d'appui. Il assure avec efficacité ma protection rapprochée.

Le 7 mai, alors que nous croyons encore à une sortie en force, le capitaine de Salins, le lieutenant Racca, Michel Locoge, Phu et moi prenons la décision de rester ensemble dans l'intention de nous évader à la première occasion.

Au point de regroupement des prisonniers, les Viêts séparent, hélas, les autochtones des Européens, Phu au bord des larmes, se jette dans mes bras et, avant d'être emmené par les gardiens, m'abandonne sa seule richesse : une tablette de chocolat.

Après notre évasion, notre capture en jungle par les Méos, notre retour au camp de base, Michel Locoge et moi prenons la direction du Thanh Hoa.

Après des jours de marche, épuisés et affamés, nous nous traînons sur la route lorsque qu'un groupe de

" prisonniers fantoches ", comme les appellent les cân-bôs (commissaires politiques) nous croise. C'est là, qu' échappant à ses gardiens, Phu, squelettique mais rayonnant, m'apporte une banane. Accourus en vociférant, les bo-doïs ont du mal à nous séparer.

Qu'est devenu Phu ? Malgré mes recherches, aucune trace de lui ! S'il a survécu, j'ai la conviction qu'il aura continué le combat jusqu'au bout...

" C'est pisser comme moi vouloir !" Existe-t-il plus vraie définition de la liberté ?

Membre de notre Amicale depuis de longues années, le colonel Bauchet à toujours montré l'image d'un homme simple. Artilleur d'âme et de cœur, il est pourtant resté très attaché au "8" pour y avoir découvert le combat de l'infanterie dans des moments très intenses mais surtout une ambiance et un esprit bien particulier qui l'avaient profondément marqué.

                                               Major (r) Jacques Antoine d'après le témoignage du colonel Bauchet

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau